Le cyclisme des femmes vers une pratique décomplexée… une révolution 2.0

Au départ des courses, on continue à chercher désespérément les femmes. Peu nombreuses, dit-on. Pourtant, une révolution se met en route par le biais des réseaux sociaux. Des communautés se créent. Elles permettent aux femmes cyclistes de pratiquer mais aussi de développer leur culture du vélo. La compétition n’est pas toujours la finalité mais plutôt une pratique décomplexée, sans pression et dans la bonne humeur. Le club est de plus en plus délaissée car il ne répond pas aux attentes des femmes cyclistes. Le cyclisme des femmes, une révolution 2.0 ?

Le cyclisme des femmes, une relation complexe avec les clubs

Le club vélo, quelle que soit la fédération, est le modèle d’organisation qui prédomine dans le domaine du cyclisme. C’est le seul modèle qui permet de faire de la compétition. La pratique est structurée, encadrée, codifiée dans ses formes les plus traditionnelles, les plus sportives.

Les clubs, un modèle déserté par les cyclistes femmes

Jusqu’à aujourd’hui, les femmes sont peu enclines à rejoindre le banc de licenciées. A la Fédération Française de Cyclisme (source : RAPPORT N°M- 22/2011), de l’ordre de 8% des féminines sont inscrites dans la catégorie “coureurs”, de 8 à 10 000. Le nombre de licenciées s’érode en fonction de l’âge. Plus de la moitié des licenciées stoppent la compétition entre l’enfance et l’âge adulte. Ainsi, en 2009, les filles, jusqu’à 12 ans, représentent de 10 à 11% des différentes catégories de compétiteurs. Chez les cadets et juniors, les licenciées ne constituent plus que 7% des pratiquants. Uniquement 4,7% des compétiteurs adultes sont des femmes

Cette érosion est vraie, également pour les hommes. Les effectifs se réduisent à l’adolescence. On retrouve cette tendance dans tous les sports. Toutefois, sur des effectifs déjà maigres au départ, cette perte de licenciées au fur et à mesure que l’âge progresse pèse lourdement sur la représentation du cyclisme, un sport masculin.

Les structures des clubs sont-elles adaptées pour accueillir le “sport pour tous” ?

Même si, comme toute fédération sportive, la FFC développe un volet “sport pour tous”, force est de constater que les clubs cyclistes concentrent, principalement, leurs activités à la compétition. Ils accueillent de jeunes enfants et mettent tout en oeuvre pour qu’ils deviennent compétitifs. A la FFC, très peu de clubs ont un projet d’accueil “sport-loisirs” réellement défini.

Alors qu’on recense près de 500 000 personnes qui pratiquent le vélo en club (en additionnant, les effectifs de toutes les fédérations proposant une pratique compétitive du cyclisme : FFC, UFOLEP, FSGT, FFtri), tout  laisse penser que 2 millions de cyclistes pratiquent le vélo sportivement, en compétition, en dehors des clubs, dans le cadre des épreuves cyclosportives, sans licence. (source : Spéciale économie du vélo, étude complète, Atout France, octobre 2009).

Un bilan sévère

En somme, le bilan est sévère. Il devient évident que les fédérations ne captent pas ces sportifs soucieux de pratiquer librement le cyclisme, tout au moins en dehors des structures. Nul besoin de clubs pour rouler à vélo. En avoir envie suffit. Cependant, ce manque d’intérêt pour les clubs interpelle d’autant plus que la compétition est exigeante et nécessite un minimum de préparation et donc d’accompagnement.

Le nombre de femmes cyclistes

Et les femmes cyclistes dans tout cela…

Dans ce contexte, la part des femmes est difficilement appréciable. Ce que l’on sait.
Selon un sondage (FPS, IPSOS, 2007), 32% des cyclistes déclarant une pratique sportive du cyclisme sur route sont des femmes. Pourtant, très peu d’entre elles ont une licence fédérale : 10% des effectifs à la FFC et 20% à La Fédération Française Vélo (ex FFCT). Même si, la compétition n’est pas la vocation de cette dernière fédération, ces femmes développent une pratique sportive du vélo. 

Ces différentes données laissent penser que les femmes n’adhèrent pas aux clubs et ne sont pas, forcément, attirées par la compétition. Le faible nombre d’inscrites dans les épreuves cyclosportives semble confirmer ces premières conclusions.

Qu’est ce qu’une pratique sportive ?

Mais avant d’aller plus loin, il est utile de définir ce qu’on entend et/ou attend d’une pratique sportive. L’appréciation du caractère “sportif” du cycliste n’est pas évidente voire polémique.
D’une part, la finalité de la pratique sportive n’est pas obligatoirement la compétition. Il est possible de pratiquer intensément le vélo sans avoir comme objectif de participer à une course. Il s’agit, dans ce cas là, d’une pratique sportive de loisirs.
D’autre part, la définition de “sportif” est, somme toute, personnelle voire subjective. Des pratiquants de faible intensité peuvent se définir comme cyclistes « sportifs » alors que d’autres ayant une activité plus régulière et intense se déclareront “cyclistes de loisirs”.

Une estimation des effectifs

Si 500 000 cyclistes pratiquent la compétition et si cette dernière est pratiquée à 90% par les hommes, on peut penser que 50 000 femmes ont une pratique sportive du vélo en compétition. Très peu, quoi qu’il en soit, mais 5 fois plus que le nombre de licenciées à la FFC. 

Par contre, c’est du côté de la pratique sportive de loisirs que les effectifs semblent être plus importants. Si 2 millions de cyclistes pratiquent sportivement le vélo et si 30% d’entre-eux sont des femmes, on peut estimer ce nombre à 600 000. 

Le cyclisme des femmes… une révolution 2.0.

Les femmes cyclistes ne sont pas dans les clubs mais elles s’organisent. Le numérique et ses nombreuses applications jouent un rôle central dans l’organisation de la pratique sportive du vélo par les femmes. Il contribue nécessairement à son développement. Par exemple, le club le plus puissant, entre tous, est un groupe sur Facebook : 900 membres.

Le numérique pour accompagner la pratique

Les femmes ont des réticences à rejoindre les clubs. Leurs structures, orientées compétition, ne coïncident pas à ce qu’elles attendent d’une pratique sportive, sûrement. Il est difficile d’intégrer un club si l’on n’est pas, a minima, initié. Débutantes ou cyclistes occasionnelles n’y trouvent pas forcément leur place. Pourtant, plus que les autres, les débutants ont besoin de conseils pour débuter mais aussi d’une structure soutenant leur motivation.

Les réseaux sociaux vont jouer ce rôle. Sur Facebook, par exemple, des groupes se sont constitués. Ils sont nombreux et puissants pour certains. Les plus importants sont des groupes ouverts uniquement aux femmes.
On y trouve toute sorte de membres : confirmées, occasionnelles, cyclistes de loisirs, curieuses, vététistes… Bref, les groupes sont éclectiques. Ils reflètent la diversité de la pratique du vélo par les femmes. Et c’est ce qui fait leur force.

Le numérique pour construire de la connaissance

En somme, le numérique accompagne la pratique des femmes. Et c’est une révolution. Il ne s’agit pas simplement d’intégrer des objets numériques dans des schémas traditionnels. Non, ces groupes et leur fonctionnement bouleversent l’organisation de la pratique.
Ces groupes ont une fonction sociale, un réseau étendu, grâce au numérique, permettant de d’échanger avant de se retrouver pour des sorties. On est habitué à cela. Mais dans ces groupes, on optimise les fonctions du numérique. 

Auparavant, le savoir était détenu par le club. Et de manière descendante, la connaissance était portée par un entraîneur dans le meilleur des cas, parfois, mais bien souvent par un expert “autoproclamé”.
Au sein de ces groupes, les membres échangent, posent des questions. Ils y répondent, apportent leurs propres connaissances ou conseillent des références. Le groupe discute du contenu des informations apportées, les valide ou non. L’information est partagée, critiquée pour devenir progressivement une connaissance co-élaborée.

Au final, chacun en fait ce qu’il veut. La pensée des cyclistes 2.0 est libre. On peut, certes, s’interroger sur la capacité des débutants, de cyclistes non-experts  à intégrer ces connaissances, de se les approprier pour développer une pratique plus régulière. C’est peut-être une limite… On peut aussi penser que c’est l’expérience du terrain qui prime.

Sur les réseaux sociaux, des groupes hyper actifs

Les groupes sont nombreux sur Facebook. Nous avons voulu leur laisser la parole.

Le groupe “VTT et vélo de route pour elles : 800 membres, une croissance exceptionnelle.

Estelle est administratrice du groupe “VTT et vélo de route pour elles”. En un an ce groupe a rassemblé 780 femmes. Aucun homme n’est admis. Le constat d’Estelle est le suivant “j’ai été membre de groupes mixtes. L’ambiance est pesante entre ceux qui draguent (1 demande par jour) et ceux qui comparent leurs performances à coup de posts chargés de testostérone.
Cet engouement montre que les femmes cyclistes ont besoin d’espaces réservés. Dans le groupe, “il n’y a jamais un mot plus haut que l’autre. Il y a énormément de respect et d’encouragements. Les filles jouent le jeu et ça me fait plaisir parce que c’est exactement ce que je voulais véhiculer” ajoute-t-elle.
Mais ce groupe n’est pas seulement un groupe de filles sympas qui se parlent bien. Estelle décrit le rôle de cet espace “nous avons parfois aussi des questions techniques. Sur les groupe mixtes, c’est parfois compliqué de peur de se faire juger ou rire au nez (ou plutôt à l’écran). Et enfin, nous avons aussi des questions dites « féminines » sur certains soucis « féminins ». Je me vois mal poser une question sur mon anatomie…”. La parole est libre sans crainte du jugement des autres. C’est la raison principale de ce succès rapide.

Le groupe “Sistas cyclistas – les femmes cyclistes en Occitanie” : 140 membres.

Tamara qui administre le groupe “Sistas cyclistas – les femmes cyclistes en Occitanie” rejoint l’analyse d’Estelle. En lançant ce groupe, elle voulait réunir dans un espace “virtuel” les cyclistes d’Occitanie. Pour les rapprocher : la région est vaste, les cyclistes femmes peu nombreuses sont éclatées sur le territoire. En quelques jours, plus de 80 femmes étaient inscrites. Là encore, les hommes n’y sont pas admis pour les raisons évoquées plus haut. Le groupe continue à évoluer  : 140 membres aujourd’hui. Tamara ne l’anime pas vraiment. Elle pense que le groupe doit être autonome et s’animer par l’activité de ses membres. Les débuts sont timides (propositions de ventes, propositions de sorties…).
Pour elle, le plus pénible, ce sont les tentatives d’intrusion. Certains tentent de se servir du groupe pour placer des produits ou tenter d’exercer une influence voire de récupérer un mouvement.

Le groupe “les filles à vélo” : 140 membres 

Le groupe est né en mars 2016 afin de réunir des cyclistes femmes souhaitant rouler ensembles et à leur rythme. Très rapidement, le groupe a grandi, réunissant des cyclistes femmes de tout profil dans la région de Montpellier : des championnes, des débutantes, des jeunes et des moins jeunes, des mamans et des mamies, des triathlètes et des “runneuses”.
Un maillot “LFV” permet de donner  une identité au groupe et de se reconnaître lors des cyclos, par exemple.
La performance n’est pas le but car chacune est consciente de son niveau et n’a pas besoin de le montrer aux autres. Ce qui les unit c’est uniquement le plaisir de rouler ensemble et de partager ces moments.

Le groupe “Bike Paradise Women’s Community” : 106 membres 

Le groupe voit le jour en juin 2016 à Tours. Leur but est de se retrouver pour rouler. Il y a un  point de rencontre au magasin “Bike Paradise, Specialized Elite Shop” situé à Saint Cyr Sur Loire. Des sorties sont organisées tous les samedis pour une longueur de 30 à 50 km, dans un esprit bienveillant. Pour la vitesse moyenne, elles se calent toujours sur la moins rapide du groupe, ce qui n’empêche pas celles qui veulent rouler plus vite d’accélérer et partir devant, et d’attendre un peu plus loin.
Le groupe Facebook a été créé dans le but de donner l’opportunité de se retrouver sur un réseau social pour échanger, se donner des rendez-vous, échanger des photos prises pendant les sorties. 
Une équipe de 6 filles a participé aux “24 heures du Mans vélo” sous le nom de “Bike Paradise Women’s Community”. Un maillot a été créé pour l’occasion. 

Des sorties chaque samedi

Chaque samedi, une dizaine de femmes se retrouvent. Au final , c’est une cinquantaine de cyclistes qui se réunissent régulièrement. Aucune adhésion n’est demandée. Il n’y a pas d’inscription non plus. Vient qui veut et quand il veut.
L’hiver, lorsque les sorties du samedi se font plus rares à cause du temps, des soirées à thème sont organisées au magasin auquel le groupe est associé “Bike Paradise” : soirée mécanique, soirée présentation de la collection été, soirée Body Geometry Fit – pour une explication de l’importance d’une bonne position sur le vélo. C’est une occasion de se retrouver dans un autre contexte et d’échanger. Encore une fois la diversité des profils a pour effet d’enrichir les pratiques des unes et des autres. Et tout cela dans la bonne humeur et sans pression.
Le groupe de cyclistes est très éclectique, regroupant des compétitrices comme des novices en passant par des cyclosportives, pratiquant à la fois le VTT, la route, le triathlon ou le gravel. Elles échangent toutes les unes les autres sur leurs pratiques respectives. Elles se retrouvent toutes les semaines avec plaisir pour rouler ensemble dans la bonne humeur !

D’autres groupes encore

Il y a, bien entendu, d’autres groupes sur les réseaux sociaux qui fonctionnent selon un modèle similaire. On y retrouve des caractéristiques communes : cohésion d’une communauté à partir de la pratique du vélo, échanges de pratiques, sorties en commun, diversité des pratiques et des niveaux, simplicité et bonne humeur. 

Le virage 2.0

En somme, le cyclisme vient de prendre un virage 2.0. La forme d’organisation traditionnelle, le club de vélo, vient de se faire dépasser par une forme plus moderne d’organisation. Les femmes se tiennent à l’écart des clubs cyclistes pour se tourner vers des modalités moins institutionnalisées de pratique.

Dans ce cadre, le numérique est un outil puissant pour insoler de nouveaux territoires et diffuser une pratique moins compétitive mais malgré tout sportive. Il fut un temps où chevaucher un vélo était une forme de revendication pour les femmes. Aujourd’hui, la révolution se fait au sein de réseaux…

Et, il y a de plus en plus de femmes sur les vélos. C’est ce qu’on recherche au final. 

2 Comments

    • Merci Silvi pour cette précision. Pour la rédaction de cet article, nous avons sollicité tous les administrateurs des groupes et pages que nous connaissions. Nous avons publié les réactions des administrateurs qui nous ont répondus. Il est possible que notre message n’ait pas été lu par les “responsables” de cette page. Nous aurions aimé les citer car leur approche est identique aux valeurs que nous portons : une pratique du vélo solidaire, collectif, simple et décomplexée.

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